La réforme timide des jeunes énarques - Article paru dans Le Monde (19/01/09)
Ils ont choisi Robert Badinter pour leur entrée dans l'une des plus prestigieuses institutions de la République. Au dernier jour d'une semaine d'intégration passée dans la station de ski de Ventron (Vosges), samedi 17 janvier, vers 5 h 30, les élèves de la promotion 2009-2011 de l'Ecole nationale d'administration (ENA) ont, au 7e tour de scrutin par 49 voix sur 89 votants, marqué leur préférence envers l'ancien garde des Sceaux et sénateur (PS) des Hauts-de-Seine, face à Georges Clemenceau, Hannah Arendt ou Jean-Baptiste Colbert.
"Marqués par l'engagement en faveur de l'abolition de la peine de mort d'un homme d'État indépendant d'esprit et sachant se placer au-dessus des clivages partisans", les futurs hauts dirigeants de l'administration ont, dans un communiqué, justifié ce vote politique pour "montrer leur attachement aux valeurs d'exemplarité et de probité d'un infatigable défenseur des droits civiques et des libertés, à l'échelle nationale et internationale". Avec Simone Veil, ancien ministre qui a donné son nom à la promotion 2004-2006, Robert Badinter est, à 80 ans, la seule personnalité désignée exerçant encore des responsabilités électives.
Alors que l'Etat prépare une importante réforme de son organisation et que la crise financière jette un doute sur la crédibilité des "élites", la promotion Badinter se sait sous haute surveillance. Pour la plupart, ses élèves restent issus des classes socialement ou culturellement favorisées. La diversité ne s'est pas encore imposée, si ce n'est par le biais du recrutement d'élèves européens ou étrangers. Sans être totalement ébranlé, le monde clos de l'ENA commence toutefois à présenter de timides signes d'ouverture.
La présidente du jury d'admission, Martine Lombard, professeur de droit public à l'université Paris-II-Panthéon-Assas se serait fait fort, selon ses dires, d'avoir écarté les "arrogants". "On compte moins d'héritiers et aucun fils de...", assure un élève. Pour Bernard Boucault, le directeur, "les parcours des élèves se sont diversifiés. Ils ont déjà beaucoup voyagé et se sont enrichis d'expériences professionnelles ou associatives".
INCERTITUDE
Dans les années 1980, "l'école du pouvoir", selon le titre de la fiction télévisée diffusée lundi 19 janvier sur Canal+, était avant tout "la fabrique des ambitieux", viviers de recrutement des cadres dirigeants de l'Etat, des entreprises publiques et privées, des cabinets ministériels et des partis politiques. Ce temps-là serait-il pour partie révolu ? "L'Etat reste l'acteur le plus légitime pour faire évoluer la société", affirme péremptoire, Amel Hafid, la benjamine de 21 ans, qui revendique un solide ancrage de "valeurs républicaines" pour le service public, hérité de ses parents fonctionnaires. Après un passage dans le groupe Alpha, un cabinet de conseil et d'expertise financière, Emmanuel Dupuis, 32 ans, délégué de la promotion, veut croire au rôle "fondamental d'un Etat qui bouge, se restreint dans ses structures, mais va occuper une position de plus en plus stratégique dans l'organisation sociale". A 25ans, Doryane Bertrand, polytechnicienne, veut compléter sa formation scientifique et technique pour affronter "les enjeux auxquels l'Etat va être confronté dans l'environnement et l'énergie".
A priori plus ouverte dans son recrutement, la promotion Badinter doit
apprendre à vivre dans l'incertitude. A peine celle de 2003 achevée,
une nouvelle réforme des études devrait être confirmée par le
gouvernement. Il s'agit de la 24e depuis la création de l'école en
1945. A la demande du président de la République, Nicolas Sarkozy,
l'ENA a été sommée de supprimer le classement de sortie, un
"privilège", qui permettait aux élèves de choisir leur affectation
selon leur rang à l'issue de la scolarité. Une manière de renforcer un
système de reproduction uniforme dans les grands corps de l'inspection
des finances, la Cour des comptes et le Conseil d'Etat. Si, dans leur
majorité, les élèves reconnaissent les défauts de la procédure
actuelle, ils n'en cachent pas moins leurs inquiétudes quant aux
modalités "objectives" qui devront être retenues.
L'ENA reste l'ENA, dans les travers de ses règles et de son
fonctionnement. Réunis pour la première fois depuis leur admission,
"les élèves ont passé plus de temps à parler du classement de sortie et
de l'affectation du premier stage que de la crise financière ou de
l'élection de Barack Obama", déplorait l'un d'eux. Lorsqu'elles
s'expriment, les critiques sont toujours sous couvert d'anonymat.
Soigneusement chapitrés par le directeur, les délégués avaient contrôlé
l'accueil des journalistes, pour la première fois autorisés à se rendre
sur les lieux de leur semaine d'intégration. Dès leur entrée, les
jeunes énarques apprennent d'emblée à se protéger de toute influence
extérieure.
Michel Delberghe
Chiffres
PROMOTION BADINTER, 2009-2011. 81 élèves ( 49 hommes et 32 femmes) - 40
recrutés par le concours externe, 33 par le concours interne et 8 au
troisième concours. 25 élèves étrangers sont inscrits au cycle
international.
PRÈS DE 50 % DES ÉLÈVES ont un parent dans l'éducation nationale. Huit
élèves ont un parent employé de bureau, trois sont issus du milieu
ouvrier et un de l'agriculture.
DURANT LES 27 MOIS DE LA SCOLARITÉ, les élèves, fonctionnaires
stagiaires, perçoivent un salaire de 1 370 euros nets par mois pour
ceux issus du concours externe et 2 100 euros pour les internes.
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