"Pierre Masse avait 62 ans. Je pense à la sélection, sur le quai,
à l’arrivée. Que valait dans un camp d’extermination un vieil avocat juif,
sinon son poids de cendres ? (...)"
Cérémonie
d’Hommage à Pierre Masse par le Barreau de Paris le 19 mai 2009 - Discours de M. Badinter.
Monsieur le
Bâtonnier, Chère Simone
Veil, Mesdames,
Messieurs, Chers confrères,
Lorsque Monsieur le Bâtonnier m’a fait l’honneur de me demander
de porter la parole et d’évoquer devant vous le destin de Pierre Masse, je n’ai
pas balancé un instant. Par égard pour sa famille – j’ai connu son fils – par
amitié aussi pour certains membres de cette famille, et parce qu’il y a dans le
destin exceptionnel de Pierre Masse un fil rouge qu’il me faut maintenant
évoquer.
Le Bâtonnier Stasi a retracé devant nous la carrière de Pierre
Masse, avocat exceptionnel, député, secrétaire d’État à la Guerre dans les
heures difficiles de 1917, sénateur, qui unissait dans une commune passion la
France, la République et la profession d’avocat.
Rarement pareilles qualités ont été rassemblées en une même
personne. Rarement elles ont été reconnues aussi unanimement dans la Cité et au
palais.
Seulement voilà : Pierre Masse était juif ou plutôt comme on
disait dans le style de l’époque, de confession israélite. Il appartenait à une
famille juive d’origine alsacienne qui comme tant d’autres avait préféré
quitter sa province plutôt que de devenir sujets allemands, eux qui étaient
citoyens français depuis 1791 et en ressentaient une immense fierté. Tous
partageaient au plus haut degré le culte de la France et l’amour de la
République. Celle-ci leur avait donné toute leur place dans la nation.
Sans pour autant qu’aient disparu en son sein les préjugés
antisémites.
Le Barreau, que ses principes auraient dû protéger de ce poison
en était aussi infecté. « Au Barreau de Paris, écrivait en 1949 le Bâtonnier
Charpentier, il y a toujours eu une question juive ». Disons-le
autrement : une question d’antisémitisme. Et ce, Pierre Masse lui-même ne
pouvait l’ignorer.
Certes, malgré le numerus clausus tacite qui régnait au Palais,
Pierre Masse avait été choisi comme secrétaire de la Conférence du stage, puis
élu au Conseil de l’Ordre, après la guerre de 1914-1918, où il avait gagné la
Légion d’honneur à titre militaire et deux citations pour actes de courage
exceptionnels.
Mais lorsque vint l’heure décisive, l’élection au Bâtonnat,
Pierre Masse n’en fut pas moins battu en 1934. Le Bâtonnier Poignard, déclarait
en 1948 : « Le plus important n’était pas qu’il fut Bâtonnier, mais
qu’il méritait de l’être ». Le plus saisissant, en vérité, c’est que Pierre
Masse n’avait pas été élu Bâtonnier, bien qu’il méritât de l’être...