Intervention de Robert Badinter au Sénat le 15/10/09 :
Mme la présidente. La parole est à
M. Robert Badinter.
M. Robert Badinter. Madame la
présidente, madame le ministre, mes chers collègues, en cette ambiance intime
d'avant-déjeuner (Sourires.), je suis
heureux de pouvoir présenter quelques observations sur le climat dans lequel se
déroulent nos débats.
Tout d'abord, la magistrature française connaît un mal-être profond, qui
n'est pas nouveau, mais qui s'est beaucoup aggravé depuis deux ou trois ans.
Cette situation a des causes diverses : le sentiment d'assurer une
mission très difficile avec des moyens parfois insuffisants, l'absence de
reconnaissance de la part des pouvoirs publics, qui se traduit notamment par
les attaques ou les critiques évoquées à l'instant par
Mme Boumediene-Thiery, enfin le sentiment que le public ne comprend pas ce
que fait la justice française.
Madame le ministre, comme j'ai eu l'occasion de le faire remarquer à votre
prédécesseur, voilà deux ans et demi, quand je l'ai rencontré pour la première
fois, j'appartiens depuis plus de cinquante ans au paysage judiciaire et je ne
me souviens pas d'avoir jamais observé pareil climat dans la magistrature
française. Vous aurez véritablement à prendre en compte ce problème.
J'ajoute que le traitement médiatique de la justice est désolant. Je
regardais mardi dernier l'émission de télévision Prise directe, à laquelle vous participiez d'ailleurs, et qui
était intitulée – rendez-vous compte ! – « Faut-il avoir
peur de la justice ? ». On y présentait la justice comme la source de
maux divers : insuffisante exécution des décisions, erreurs judiciaires,
ouverture des portes des prisons pour des récidivistes qui n'attendent que
l'occasion de recommencer, indifférence ou surmenage des magistrats, misère extrême
des locaux – il est vrai que le tribunal d'Aix-en-Provence n'est pas le
mieux doté de France, mais j'espère que cette situation changera, et il existe
tout de même d'autres juridictions qui sont fort bien logées. Bref, l'image qui
était donnée de notre justice était à la fois misérabiliste et humiliante.
Ainsi que je le répète à chaque occasion, ce n'est pas juste !