Le piège de Guantanamo par Robert Badinter : Article paru dans Le Nouvel Obs (04/06/09)
Guantanamo apparaît comme le paradigme du non-droit, un espace clos de souffrance et d'arbitraire. Il est la négation concrète des droits de l'homme et des libertés, qui sont le fondement de la démocratie et dont se réclament les Etats-Unis depuis la Déclaration d'indépendance.
Cette contradiction absolue entre valeurs proclamées et politique pratiquée nourrit l'accusation de «double standard» : pour vos citoyens, toutes les garanties de l'Etat de droit; pour vos adversaires, la torture et l'arbitraire.
Aussi fallait-il, pour le nouveau président des Etats-Unis, mettre un terme au scandale de Guantanamo, vider le camp de ses détenus, leur appliquer les règles de droit qui sont celles de tous les Etats «civilisés». Sous la pression du vice-président Cheney, le président Bush avait différé la décision de fermer Guantanamo. C'eût été reconnaître son inutilité et avouer sa barbarie. En revanche, en laisser la charge à son successeur démocrate, c'était refermer sur lui le piège : qu'un attentat terroriste majeur survienne sur le territoire des Etats-Unis ou contre des Américains dans le monde, et les républicains pourraient en imputer la responsabilité à la suppression des mesures d'exception prises pour combattre le terrorisme.
Tout s'est déroulé comme il était prévisible. Le président Obama avait annoncé pendant la campagne électorale la fermeture de Guantanamo, l'interdiction des pratiques inhumaines lors des interrogatoires et le rétablissement de l'Etat de droit. Dès sa prise de fonctions, il a décidé que Guantanamo serait vidé de tous ses prisonniers au 1er janvier 2010. Cette fidélité à un engagement moral a été saluée par tous les amis de la liberté dans le monde. Les Etats-Unis tels qu'on les aime étaient de retour : «America is back.»
Aussitôt, cependant, Dick Cheney et ses amis se sont mis en campagne. Car si la décision du président était sans équivoque, sa mise en oeuvre s'avérait hérissée de difficultés.