1) Les juges se sont révoltés comme jamais suite aux attaques dont ils ont fait l’objet par Nicolas Sarkozy. D’où vient leur malaise ?
La magistrature en France souffre d’un mal séculaire que le Président de la République n’a fait qu’aggraver. La justice, institution essentielle de tout Etat est en France mal aimée et maltraitée. Elle dispose du budget le plus faible de tous les Etats comparables de l’Europe occidentale : 54,7 euros par an par justiciable alors qu’en Espagne on passe à 86.3 euros, en Angleterre 75.1 euros et en Suisse 140.
Même l’augmentation constante des ressources de la justice depuis 15 ans ne compense pas cette insuffisance structurelle de moyens, car le nombre des affaires croît toujours plus vite que ceux-ci. D’où la pression croissante sur les magistrats, aggravée par « la culture du chiffre » qui marque la période actuelle et que les magistrats ressentent d’autant plus qu’ils sont publiquement stigmatisés dès lors qu’une erreur est commise. Cette mise au pilori, notamment par M. Sarkozy depuis qu’il était Ministre de l’intérieur exaspère les magistrats. Elle leur paraît injuste ou excessive et contraste avec la relative discrétion dont bénéficient d’autres corps de la République.
2) A part augmenter le budget de la justice, que peut-on faire pour redonner du lustre à la magistrature ?
La traiter avec le respect que sa fonction appelle tant elle est importante dans la République et difficile à exercer. Les « petits pois » auxquels le Président de la République comparait les magistrats de la Cour de cassation lors de l’audience solennelle de rentrée peuvent amuser les courtisans ou le public. Mais venant de celui qui exerce la magistrature suprême de la République, la formule paraît désinvolte voire méprisante et est ressentie comme telle.
Et que dire de la mise en cause directe de certains magistrats à propos de crimes atroces comme l’affaire Laetitia, alors que l’inspection des services n’avait même pas achevé son enquête disciplinaire et que le Conseil supérieur de la magistrature n’avais pas encore été saisi.
3) Vous avez l’impression que Nicolas Sarkozy a placé la justice sous tutelle?
Il a exercé comme il l’entendait les pouvoirs excessifs que la Constitution lui accorde, notamment s’agissant de la nomination des chefs de parquet. La question de l’indépendance vis-à-vis de l’exécutif des magistrats, y compris ceux du parquet est primordiale. Ce n’est pas commodité pour les magistrats, c’est l’intérêt premier des justiciables. Car comment admettre qu’une décision puisse être différente selon qu’on est « puissant ou misérable » comme le disait La Fontaine, ou proche du pouvoir ou citoyen anonyme aujourd’hui.
Les procureurs sont hiérarchisés et les chefs de Parquet sont nommés directement par le Président de la République ou le Garde des Sceaux, même contre l’avis du CSM. Cette situation est injustifiable. Elle a été condamnée par la Cour européenne des Droits de l’homme. Le premier pas nécessaire est d’imposer l’avis conforme du CSM pour les nominations des magistrats du parquet comme pour ceux du siège. Le système bâtard où nous sommes est insupportable. Cette réforme-là, tout le corps judiciaire la réclame, à juste titre. Elle est aujourd’hui prioritaire.
4) Si la gauche revient au pouvoir, quelles devront être les autres priorités pour la justice?
Il faudra en finir avec cette espèce de marécage législatif dans lequel on patauge s’agissant de la période d’enquête et d’instruction. Il faudra d’abord parachever la réforme de la garde à vue. Le texte en cours de discussion n’assure pas aux citoyens les garanties nécessaires. Le Président a annoncé en janvier 2009 qu’il voulait supprimer le juge d’instruction. Mais comme souvent, ce projet mal préparé, sans concertation et sans examen de ses conséquences en termes d’organisation judiciaire, ne verra pas le jour avant la fin de la législature. Il faudra donc reprendre les choses là où le Parlement les avait laissées en 2007 à partir des travaux de la commission d’Outreau, qui avait recueilli l’accord de la gauche et de la droite. Cela signifie instaurer la collégialité des juges d’instruction, que j’avais fait voter dès 1985 et qui avait été abandonnée par la droite. Pour autant, la réflexion devra se poursuivre sur une nouvelle procédure pénale, ni accusatoire ni inquisitoire, mais « européenne » c'est-à-dire entièrement fondée sur les principes formulés par la Cour européenne des droits de l’homme à partir de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950. Ces réformes-là portent sur des questions de fond qui structurent l’avenir d’une justice pénale pour des décennies. On ne les règle pas par un effet d’annonce. Cela demande concertation, réflexion et débat parlementaire approfondis. Je rappelle que la discussion du nouveau code pénal, élaboré de 1981 à 1986, a duré près d’une législature.
5) Le torrent législatif n’a jamais été aussi important depuis 4 ans…
Il est en accroissement depuis plus longtemps, mais il a atteint un niveau désespérant. Je prends le cas de la récidive : depuis 2007 on a voté 4 lois à ce sujet. A chaque crime terrible qui saisit l’opinion publique, le Président annonce une réforme nouvelle. Nous vivons sous le régime de l’émotion et de la compassion. Noble sentiment, mais qui ne génère pas nécessairement de bonnes lois. On a parlé de législation de faits divers. Je dirais simplement : trop de lois tuent la Loi.
6) Comment rapprocher la justice du peuple?
Il faut d’abord régler la question de l’accès des plus démunis à l’aide judiciaire et juridique. C’est un problème financier. Je vais vous donner une idée de la différence d’approche : le seul budget de l’assistance juridique pour l’Angleterre et le Pays de Galles est égal à la totalité du budget de la justice française, si on met de côté le budget pénitentiaire !
7) Que pensez-vous des jurys populaires en correctionnelle comme le promet Nicolas Sarkozy?
Avez-vous jamais lu des pétitions, des manifestations, réclamant que dans les tribunaux correctionnels il y ait des jurés populaires ? Est-ce que vous avez jamais vu des défilés de citoyens réclamant un service judiciaire obligatoire de huit jours par an ? Réfléchissons. Les cours d’assises, qui comptent des jurés depuis la Révolution, ont jugé 2166 affaires en 2008. Les juges correctionnels ont pour leur part jugé 360 000 délits.
On retirera donc de cette masse énorme de dossiers toutes les affaires financières, de corruption, de contrefaçon, de fraude internationale, de pollution, de diffamation, etc. pourquoi ? Parce qu’elles sont trop complexes et posent des problèmes de droit compliqués. Comment concevoir des jurés tirés au sort jugeant l’affaire Clearstream ? Il faut accepter cette évidence : juger est un métier qui nécessite une compétence et une expérience. Des jurés populaires en correctionnelle cela veut dire nécessairement une justice duale, une justice pénale à deux vitesses. Toute la délinquance en col blanc, toute la délinquance complexe et organisée demeurera confiée aux magistrats. Que restera-t-il ? Les violences urbaines, les vols à l’arrachée, toute la délinquance quotidienne jugée en comparution immédiate. Qu’est ce que la justice correctionnelle gagnera à cette présence de jurés aux côtés de magistrats ? En vérité, Nicolas Sarkozy témoigne par là de sa défiance à l’égard des magistrats. Il les trouve trop « laxistes ». Il attend des jurés populaires qui vivent la réalité quotidienne plus de sévérité. Parce que les sondages disent que les Français trouvent que la justice n’est pas assez sévère, il veut encadrer les magistrats par des jurés populaires. En réalité, la justice française n’a rien de laxiste. Quant à clamer que puisque la justice est rendue au nom du peuple français, il faut que ce soit les citoyens eux-mêmes qui rendent la justice, c’est une absurdité : les magistrats sont des citoyens français comme les jurés. Si on veut avoir une justice représentative du peuple français, alors il faudrait élire les magistrats comme aux Etats-Unis ou en Suisse. Ce n’est certes pas un système que je recommanderai.
8) Si on mettait des jurés populaires dans les tribunaux correctionnels, le risque serait d’aboutir à l’effet inverse de l’effet recherché par Nicolas Sarkozy ?
Le propre des jurés, c’est l’imprévisibilité de leur décision. Tous ceux qui ont vécu les audiences de cour d’assises le savent. Rappelons seulement que ce sont des jurés qui ont condamné Zola pour avoir écrit « j’accuse » et d’autres jurés qui ont acquitté l’assassin de Jaurès…
Il ne faut pas tabler que les jurés rendront à la répression les services attendus du côté du Président. A l’égard des magistrats c’est un acte de défiance. Et je ne parle pas des problèmes et des difficultés procédurales qui vont se poser : oralité des débats qui alourdira l’audience, rédaction des jugements, questions constitutionnelles que soulèvera cette innovation.
9) Nicolas Sarkozy a démantelé les pôles financiers d’instruction, on a supprimé des effectifs policiers dans les brigades financières, le nombre de poursuites a diminué. Est-ce que cette justice de classe n’existe déjà pas aujourd’hui ?
Il s’agit principalement d’une question de mobilisation des forces disponibles pour combattre ces formes de délinquance. Une politique pénale comporte des priorités. Quelles sont aujourd’hui les menaces premières que font peser la délinquance sur notre société ? : le trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, le terrorisme, bref, la grande délinquance organisée. Et en matière économique et financière la fraude et la corruption à grande échelle. Cette criminalité est internationale et en particulier européenne. On a déjà progressé dans la lutte, notamment en créant le mandat d’arrêt européen. Pour lutter contre le crime organisé, il faut aller plus loin, internationaliser les poursuites et créer un parquet européen.
10) La détention préventive concerne la moitié de la population carcérale et notamment des jeunes, qui attendent parfois leur procès pendant deux ans. Or, cela n’est que rarement évoqué…
Remarque : Cette question ne me paraît pas fondée. Faut il la maintenir avec la réponse ?
Le nombre de placements en détention provisoire a diminué, notamment grâce au renforcement de mesures de contrôle judiciaire et au bracelet électronique. Mais les courtes peines d’emprisonnement, qui sont effectuées dans les maisons arrêt demeurent toujours très nombreuses. D’où la surpopulation carcérale, fléau de ces prisons. S’agissant des mineurs, le niveau de détention a décru pour une raison simple : les centres d’éducation renforcée ou fermés ont pris en charge une partie de cette population. Il vaut mieux que les mineurs soient placés dans de tels centres, où les conditions de vie sont meilleures et où des éducateurs mènent un travail considérable de réinsertion.
11) Que pensez-vous de l’extension du secret défense mise en œuvre par la droite?
Le secret-défense est nécessaire s’agissant de protéger les inventions ou les procédés de fabrication et d’utilisation des armements, et leur emplacement. Mais le secret n’est pas justifiable s’agissant de contrats afférents à des ventes d’armes, en particulier des commissions au profit d’intermédiaires.